[SÉRIE] Le futur de la liberté de la presse (5/5): 5 idées pour protéger les journalistes

Comment les Etats pourraient-ils améliorer la liberté de la presse, qui ne cesse de régresser au fil des années ? Certaines initiatives existent déjà pour la protéger, et d’autres, utopiques parfois, pourraient être envisagées.

1) Apaiser les tensions entre l’opinion et les médias

Aux Pays-Bas, il est inscrit dans la loi que les injures et les incitations à la haine envers les médias sont interdites. La liberté d’expression est garantie et la satire est un genre journalistique protégé. Résultat : les Pays-Bas sont 2ème au classement mondial de la liberté de la presse en 2016. Sa réglementation permet de ne pas entretenir un climat de défiance qui serait néfaste au travail des journalistes. Les pays comme les Pays-Bas, la Finlande ou la Norvège qui trustent les premières places du classement, sont des Etats qui ont une « culture de la liberté de la presse » très ancrée, très respectée, où le pouvoir des médias n’effraie pas. En plus d’être mentionnée dans un cadre légal, elle est strictement respectée dans les faits.

2) La dépénalisation des délits de presse

De plus en plus de pays dépénalisent les délits de presse, c’est-à-dire que les journalistes ne peuvent plus être condamnés à la prison à cause de ce qu’ils écrivent. Ils bénéficient donc d’une plus grande marge de manœuvre et d’une meilleure liberté d’expression. C’est un enjeu majeur pour les Etats qui ont un mauvais score au classement. Plusieurs pays d’Afrique ont dépénalisé les délits de presse ces dernières années : le Burkina Faso, le Tchad ou le Gabon, sont des exemples de pays ayant franchi le pas. Mais si cette mesure est une avancée pour les journalistes, elle ne se suffit pas à elle-même. Le Tchad et le Gabon restent des Etats où la liberté de la presse est dans une situation jugée « compliquée ».

3) Un secret des sources absolu

C’est une belle idée, qui n’est pas totalement mise en application pour le moment. Le secret des sources est évidemment capital pour la liberté de la presse afin que les journalistes puissent mieux mener leurs enquêtes et accéder à davantage d’interlocuteurs. Mais on constate que des pressions sont exercées pour contraindre les journalistes à révéler leurs sources. Loin de s’améliorer, la protection du secret des sources a plutôt tendance à être mis à mal. En France, depuis l’année dernière, il existe légalement des cas où le secret des sources peut être violé. Mais dans les pays les mieux placés au classement de la liberté de la presse, comme la Suède, là aussi le secret des sources est sacré. C’est un des principaux combats de RSF.

4) La sécurité physique des journalistes ?

La question s’est posée après Charlie Hebdo : faut-il renforcer la sécurité des journalistes ? Des agressions et des assassinats continuent d’être perpétrés, partout dans le monde. Dans les Etats où la liberté de la presse est la plus mauvaise, ils sont emprisonnés ou torturés, et il est difficile d’assurer leur protection. Dans les pays où la situation est moins grave, on pourrait envisager de renforcer la sécurité. Mais les journalistes doivent-ils partir en reportage avec des gardes du corps ? Cela reste inenvisageable. Pour lutter contre la violence, RSF lance parfois des appels et dénonce des faits jugés inacceptables, mais cela reste pour l’instant au stade de la déclaration.

5) Les associations et organisations qui défendent les journalistes

Quand les journalistes sont arrêtés arbitrairement ou agressés, il existe des organismes pour les protéger. Parfois ça fonctionne, parfois non. Amnesty International lance des pétitions et fait connaître au public les affaires. Mais il existe aussi des initiatives nationales. Adil Soz, au Kazakhstan, est une organisation qui apporte un soutien juridique aux journalistes quand ils sont arrêtés abusivement. Et ils en ont bien besoin : le Kazakhstan est 160ème au classement RSF sur 180. Le Comité pour la protection des journalistes aux Etats-Unis lutte lui aussi pour défendre les droits des journalistes. La Fondation pour la liberté de la presse en Colombie aide les journalistes victimes d’agressions. Le Fonds de liberté pour les journalistes philippins fait en sorte que les assassins de journalistes soient jugés. Ce sont des exemples parmi d’autres qui montrent que les choses peuvent bouger même à petite échelle. Ces initiatives sont d’autant plus importantes dans les pays où la liberté de la presse n’est pas garantie, et où rien n’indique a priori qu’elle le sera dans les prochaines années.

Cyrielle Jardin

[ENQUÊTE] Opérateurs mobile, sauveurs
de la presse ?

SFR et Orange proposent une initiative inédite : coupler abonnements téléphoniques et kiosques en ligne. Les opérateurs ont la volonté de donner un second souffle à la presse écrite. Mais ce modèle est-il une solution pour des journaux qui peinent à se vendre ?

En janvier 2017, l’application SFR Presse aurait été téléchargée 1,5 million de fois. Photo : Martin Esposito

 

Le Figaro, Libération, Le Parisien – Aujourd’hui en France, l’Express, Sud Ouest, le Journal du dimanche, Elle, Paris Match… Tous ces titres sur une même plateforme, tous réunis dans une application téléchargeable sur les téléphones portables, les tablettes et les ordinateurs. C’est ce que propose SFR Presse depuis le mois d’avril 2016. L’offre contenait à l’origine 18 titres. Depuis, elle n’a cessé de s’enrichir au fil des mois, pour atteindre le nombre de 65.

Un kiosque virtuel : rien de nouveau à première vue. L’un des plus connus, le néerlandais Blendle regroupe déjà plus de 100 titres, dont le New York Times et le Huffington Post. Mais les différences de fonctionnement sont majeures. Pour SFR, le kiosque est compris dans la plupart des abonnements mobile et englobe tous les titres alors que pour Blendle, l’achat se fait à l’unité. Les personnes qui n’ont pas de forfait chez l’opérateur ne sont pas en reste. Elles peuvent s’abonner pour la modique somme de… 19,99 euros par mois. C’est parfois le prix d’un unique abonnement pour certains titres de presse.

Le principe ? Les utilisateurs téléchargent les journaux de leur choix au format PDF, avant la sortie en kiosque. L’accès en avant-première et en illimité est garanti pour 65 titres. Et ça semble marcher : l’opérateur annonçait, dans un communiqué de presse en date du 8 mars 2017, avoir franchi les dix millions de téléchargements. Pour le seul mois de janvier 2017, SFR Presse a battu des records : l’application aurait été téléchargée 1,5 million de fois. Une explosion certainement due à l’arrivée de nouveaux titres sur la plateforme : Elle, Paris Match, Le Figaro, Le Figaro Magazine, Madame Figaro, Télé 7 jours et La DépêcheEt tout ça pour le même prix.

 

 

SFR n’est pas le seul opérateur à avoir mis en place une offre. Depuis juillet 2015, Orange est partenaire de ePresse. Ce kiosque en ligne compte plus de 500 titres. Mais le système diffère : l’engagement comporte là quinze crédits mensuels à dépenser dans le catalogue de quotidiens. Un titre correspond généralement à un crédit. L’option est uniquement accessible aux clients Orange. Les abonnés déboursent seulement 10 euros par mois, sans engagement, et peuvent résilier leur abonnement dès qu’ils le souhaitent.

Johan Hufnagel, numéro deux de la direction de Libération, paraît satisfait du service : « Faire partie du service SFR Presse est extrêmement intéressant. SFR a 18 millions de clients, ce qui représente pour nous un immense réservoir de lecteurs. » A l’heure où les kiosques meurent à petit feu, SFR Presse représente une option intéressante. Libération enregistrait par exemple pour l’année 2015 une importante baisse de 17,04 % de ses ventes en kiosque, selon l’Alliance pour les chiffres de la presse et des médias.

Merci les opérateurs ?

Michel Combes, le PDG du groupe SFR voit grand pour le projet : « Tous nos compétiteurs vont faire la même chose : je pense que notre initiative sera copiée, y compris à l’étranger. »  Et si la presse toute entière devait dire merci aux opérateurs ? En façade, le modèle paraît être une véritable révolution. Dans les faits, c’est bien moins idyllique.

Dès lors qu’on aborde la question de la rémunération, les portes se ferment. Libération fait partie des titres les plus téléchargés chaque jour sur l’application SFR Presse mais Johan Hufnagel reste discret concernant les tarifs. Il confie tout de même que « tous les titres de presse ne touchent pas la même somme. Libération est en train de négocier, dans l’intérêt de tous. » Selon une enquête du magazine Challenges de février, « l’éditeur ne perçoit généralement que quelques centimes par exemplaire. »

C’est pour ça que certains refusent de se soumettre à ce système. Etienne Gernelle, directeur du Point, s’indignait mardi 14 mars dans l’émission L’instant M sur France Inter : « SFR est une machine à tuer la presse. » Il reproche à l’opérateur les tarifs qu’il propose. Une rémunération trop faible qui met, selon lui, en danger la qualité de la presse. D’autres, comme le magazine Society, ont quitté le service.

 

 

Cela n’empêche pas les opérateurs mobiles de se présenter comme les sauveurs de la presse. « Nous rémunérons les journaux, c’est une nouvelle source de revenus pour eux », se félicitait Michel Combes, le 10 février 2017 devant l’Association des journalistes médias. Certes, mais cette nouvelle offre peut aussi ralentir les autres options de ventes, en kiosques, avec des abonnements directs à un titre… Des offres qui sont, finalement, davantage rémunératrices que le téléchargement d’exemplaires en passant par SFR ou Orange.

Cet intérêt soudain pour sauver la presse pourrait cacher aussi un tout autre dessein : assurer une optimisation fiscale. La presse bénéficie d’un taux de TVA à 2,1 %, nettement plus bas que celui appliqué habituellement sur les abonnements téléphoniques, qui s’établit à hauteur de 20 %. Le groupe, en couplant le service SFR Presse et les abonnements, finit, grâce à ce tour de magie, par faire des économies sur ses reversements de TVA à l’Etat. Le Syndicat de la presse indépendante d’information en ligne dénonçait une « instrumentalisation fiscale » dans un communiqué publié le 28 avril 2016 avant de rappeler que « ce taux réduit tire sa légitimité du rôle constitutionnellement reconnu de la presse pour permettre aux citoyens d’accéder à l’information nécessaire à la formation de leurs opinions. »

Patrick Eveno, spécialiste de l’histoire des médias et utilisateur assumé de l’application, admet que le modèle ne va peut-être pas durer avant de poursuivre : « Certes, la rémunération est faible mais SFR Presse donne quelques années de sursis à des titres, comme Libération, dont le modèle est déjà mort. »

Philippine David et Léna Soudre

 

Nos Facebook live : « C’est quoi le journalisme dans dix ans ? »

À travers neuf vidéos de journalistes issus de différents médias, une même question : dans dix ans, à quoi ressemblera l’information de votre média/pays ?

David Carzon est le directeur adjoint de la rédaction de Libération. La question : « comment va évoluer votre quotidien d’ici à dix ans ? »


Nassira El Moaddem est la rédactrice en chef du Bondy Blog. Ce pure player « raconte les quartiers populaires et fait entendre leur voix dans le grand débat national ». La question : « quelle diversité dans les médias dans dix ans ? »

Éric Mettout est le directeur adjoint de la rédaction de l’hebdomadaire L’Express. La question : « où en sera L’Express dans dix ans ? »

Hicham Mansouri est un journaliste originaire du Maroc. Depuis avril 2016, il s’est exilé en France, à la Maison des Journalistes, à Paris. La question : « quel journalisme dans dix ans au Maroc ? »

Raphaël Garrigos est l’un des fondateurs du pure player LesJours.fr. La question : « comment imaginez-vous LesJours.fr dans dix ans ? »

Aurore Gorius est une journaliste d’investigation en free-lance. Elle a notamment collaboré avec le site LesJours.fr. La question : « à quoi ressemblera le journalisme d’investigation dans dix ans ? »

Francis Morel est le directeur général du groupe Les Échos et Le Parisien-Aujourd’hui en France : La question : « ce sera quoi, informer dans dix ans ? »

Laurent Guimier est le directeur de la rédaction de France Info. La question : « à quoi ressemblera la radio chez vous dans 10 ans ? »

Jérôme Fenoglio est le directeur du Monde. La question : « quel avenir pour votre quotidien dans dix ans ? »

Vidéos et article réalisés par Naïla Derroisné et Mathilde Errard.

 

 

50 ans de journalisme : quels changements ?

Sur le papier, sur les ondes ou sur le petit écran… En quatre décennies, de nouvelles technologies sont arrivées dans nos habitations et ont changé les méthodes de travail des journalistes. D’anciennes techniques ont été abandonnées pour laisser place à des outils toujours plus performants. Et des bouleversements économiques et institutionnels ont, parfois, perturbé les rédactions. Ces évolutions ont été choisies et classées de manière non-exhaustive.

[DÉCRYPTAGE]
La fin du papier : c’est grave, docteur ?

Redoutée par certains, inévitable pour tous, la mort annoncée de la presse papier ne laisse personne indifférent. Pour pérenniser un modèle économique devenu défaillant, les titres de presse se tournent logiquement vers le numérique. Un choix qui permet aux leaders digital des médias français de maintenir, voire d’augmenter leur lectorat.

La roue serait-elle en train de tourner pour les rotatives ? Photo : Gabriella Paolini

Trois fois moins de quotidiens, deux fois moins de tirages. C’est le bilan de la presse papier depuis 1945 en France. A cette allure, la mort des journaux paraît inévitable. Pis, elle est prévue dans notre pays pour l’an 2029, comme l’imagine une carte réalisée par Futur Exploration Network en 2011. Cette prédiction est aujourd’hui corroborée par une étude publiée en décembre 2016. Menée par le groupe Nielsen spécialisé dans la mesure d’audience de télévision, de radio et de presse écrite, elle prévoit la mort progressive des rotatives, partiellement liée au vieillissement du lectorat. En effet, 51 % des lecteurs qui lisent exclusivement de la presse print ont 50 ans ou plus. Ils font parti de la génération des baby-boomers, nés entre 1940 et 1960. Lorsque cette génération disparaîtra, c’est donc la moitié des lecteurs actuels de la presse écrite qui s’en ira avec elle.

A l’inverse, selon cette même étude les deux tiers des consommateurs de presse numérique ont moins de 50 ans. Et aujourd’hui les médias prennent à degré variable le virage du digital. L’année dernière, certains journaux ont connu une hausse de 47 % de leurs ventes numériques selon l’ACPM (alliance pour les chiffres de la presse et des médias). Ces chiffres ont même permis à certains titres comme L’Équipe, Le Monde ou Les Échos de se maintenir, si ce n’est même de gagner des lecteurs par rapport à 2015. L’équilibre des médias s’inverse. Aujourd’hui, le but est d’attirer sur le contenu digital les lecteurs qui délaissent la presse print. En somme, peu importe le support tant que les titres gardent leur lectorat.

Le journal de référence Le Monde propose aujourd’hui des offres d’abonnements diversifiées. La formule “intégrale” contient à la fois le format papier et le format numérique. Mais il propose également une formule “tout numérique” pour un accès à l’information “partout, tout le temps”. Les magazines même s’ils sont traditionnellement affiliés au print proposent, de plus en plus, des abonnements 100 % digital. C’est notamment le cas de Society. Ce changement de cap est l’une des solutions apportées pour faire face à la crise. Surtout, elle est l’émanation d’une volonté de modifier un modèle économique pérenne, qui a déjà fait ses preuves.

D’autres ont tout de suite fait le choix du tout numérique comme Mediapart, créé en 2008, mais il apparaît comme un ovni dans le paysage médiatique tant sont rares les médias qui sont parvenus à s’imposer sur ce modèle. Mediapart se distingue grâce son contenu, sa ligne éditoriale et la qualité de ses informations. Le journal compte à son actif l’affaire Cahuzac, l’affaire Woert-Bettencourt ou encore le dossier Takieddine.

Cette transition numérique et la fin annoncé du papier a en outre bouleversé l’organisation des rédactions. Avant l’avènement d’Internet les journalistes rendaient leurs articles en fin de journée, voire en soirée. Les rotatives se chargeaient du reste. Mais aujourd’hui, les habitudes changent : des rédactions web ont été créés et la plupart des papiers, même ceux écrits par des journalistes traditionnellement affectés au print, sont publiés sur le web dès qu’ils sont écrits. Objectif : donner de l’information de qualité tout le temps, toute la journée, à ses lecteurs et abonnés. Qu’ils soient internautes, mobinautes ou lecteurs.

Corentin Dionet et Naïla Derroisné

Pour aller plus loin :

[INTERVIEW] À Nantes, on fait « du journalisme de solution »

[SÉRIE] Le futur de la liberté de la presse (3/5) : Burkina Faso, un modèle africain

On parle souvent des pays où la liberté de la presse recule, mais certains s’améliorent. C’est le cas du Burkina Faso, dont le score au classement RSF est meilleur chaque année.

L’image que l’on se fait de la liberté de la presse en Afrique n’est pas glorieuse. Et ce n’est pas sans raison : lorsque l’on regarde la carte établie selon le classement RSF, il y a beaucoup de rouge et de noir. Ce qui signifie un score très haut, donc une liberté de la presse très mauvaise. Mais certains Etats font figure d’exception. Le Burkina Faso connaît une progression notable en terme de liberté de la presse, et en 2016, avec sa 42e place, il est plus haut au classement que la France (45e). C’est le cas aussi pour la Namibie (17e), le Ghana (26e), du Cap-Vert (32e), de l’Afrique du Sud (39e), et du Botswana (43e). Le Burkina Faso est le premier pays d’Afrique francophone au classement. Depuis deux ans, son score baisse, pourtant ni la situation politique ni les conditions de travail des journalistes ne semblaient a priori favorables à un bon développement de la liberté.

Le paysage politique burkinabé a été chamboulé à la fin de l’année 2014. Le président Blaise Campaoré, à la tête de l’Etat depuis 1987, a été évincé du pouvoir suite à des soulèvements populaires. Un organe de transition est mis en place en 2015, secoué par un Coup d’Etat en septembre, avant un retour à la normale et l’élection d’un nouveau président en décembre. Dans des situations aussi houleuses, il n’est pas rare que la liberté de la presse soit en berne. En l’occurrence c’est l’inverse : dans le classement RSF 2016 pour l’année 2015, le Burkina Faso a gagné 4 places et perdu 1,13 points par rapport à l’année précédente.

Pourtant les médias ont été particulièrement secoués pendant le coup d’Etat de septembre. Des radios ont été empêchées d’émettre, des journalistes menacés de mort ou brutalisés par les putschistes, des rédactions saccagées. En réaction, des radios ont décidé de faire grève. Difficile d’exercer son métier de journaliste dans de telles conditions. Et malgré tout, aucune atteinte notable n’a été portée à la liberté de la presse. La liberté d’expression, qui a toujours été relativement respectée, s’est maintenue. RSF note que le Burkina Faso est l’un des Etats « les plus dynamiques d’Afrique en matière de pluralisme, qu’il s’agisse de la presse écrite ou audiovisuelle ». L’usage des réseaux sociaux est aussi de plus en plus fréquent.

Le gouvernement de transition a entamé une relecture du code de l’information. Parmi les mesures mises en place, on trouve la dépénalisation des délits de presse. Depuis le 4 septembre 2015, un journaliste condamné pour diffamation ne risque plus la prison, mais seulement une amende. Jusqu’ici, tout va bien. Mais en cas de récidive, l’amende devient très lourde, si lourde que les médias se sont plaints de cette mesure. Payer une telle amende pourrait tout simplement entraîner la fin de certains titres, qui n’ont pas autant de moyens. Cette législation ne peut donc être considérée que comme une avancée partielle. Néanmoins elle donne un peu plus de liberté aux journalistes qu’auparavant.

L’Etat a aussi investi davantage de moyens en 2016 en faveur du développement des médias, via le Fond d’appui à la presse privée (FAPP). Il a déboursé 700 millions de Francs CFA (environ un million d’euros) pour soutenir la presse privée. L’accès aux médias se développe également : la TNT a été installée en 2016 pour couvrir 98% du territoire.

Toutes ces améliorations contribuent à améliorer les conditions de travail des journalistes, et le rapport des burkinabés aux médias. Mais tout n’est pas rose pour autant. Les médias ne disposent pas toujours de moyens suffisants, et le matériel peut être difficile à obtenir. Il laisse aussi parfois à désirer. Les journalistes continuent d’être victimes de violences. Et la liberté de la presse est loin d’être totalement assurée. Les médias publics ont été en grève à trois reprises en septembre et octobre 2016. Les employés considèrent le salaire insuffisant, et surtout réclament une plus grande indépendance des médias. Ils dénoncent les instrusions régulières du Ministre de la Communication dans les médias, qui leur passe des coups de fil pour demander le retrait de certaines émissions, ou au contraire tente de les utiliser pour relayer ses informations. Il y a donc encore, pour les journalistes burkinabés, des choses à faire bouger.

Le Burkina Faso reste un modèle qui montre que, même dans des situations complexes, même avec des moyens limités, la liberté de la presse peut être préservée ou améliorée. Une leçon qu’il pourrait être important de retenir pour l’avenir. Le cas du Burkina Faso tord le cou à une idée répandue qui veut que la liberté de la presse soit liée à la démocratie. L’Etat occupe la 102e place sur 167 en terme d’indice de démocratie. Soit beaucoup plus bas que la France. Pourtant la presse du Burkina est plus libre. Rien ne dit que son classement RSF augmentera encore cette année, mais l’Etat a continué à œuvrer en faveur des médias. La situation reste compliquée dans de nombreux pays d’Afrique. Sur le continent on trouve même le plus mauvais élève au monde pour la liberté de la presse, l’Erythrée. Mais il y a aussi des Etats qui progressent, signe que la restriction de la liberté de la presse n’est pas une fatalité.

Cyrielle Jardin

[SÉRIE] Le futur de la liberté de la presse (2/5) : États-Unis, turbulences en approche

Entre ses conférences de presse qui vient au tragicomique et ses invectives en 140 caractères, Donald Trump n’a cessé de décrédibiliser la presse. Si ce début de mandat ultra offensif est de mauvaise augure pour les journalistes à la Maison Blanche, d’autres préoccupations héritées des années Obama devraient surgir. En question : l’accès à l’information et la protection des sources.

Donald Trump s’est engagé dans une guerre aux médias. Photo : Shaun Mullen

 

  • Liste noire et diffamation. La guerre entre Donald Trump et les médias a atteint son summum le vendredi 24 février lorsque plusieurs journalistes de la CNN, du New York Times et de BuzzFeed se sont vu refuser l’accès à la Maison Blanche lors du briefing quotidien. Par solidarité, les journalistes du Time Magazine et de l’agence Associated Press ont boycotté la conférence. Reporters Sans Frontières s’est dit « très préoccupé » par l’attitude du président Trump. L’organisme rappelle également que l’expression « fausse information » est un motif d’emprisonnement récurrent dans certains pays qui figurent dans les bas-fonds du classement RSF. Lors de la campagne présidentielle, Donald Trump avait promis de réformer les lois sur la diffamation et de permettre ainsi d’attaquer en justice les journaux qui mènent des « campagnes de dénigrement ». Un scénario pas impossible, mais difficile à réaliser selon les juristes : il faudrait modifier le premier amendement qui protège la liberté d’expression et renverser une décision de la Cour Suprême de 1964 qui fait jurisprudence en matière de diffamation.

  • Silence médiatique et transparence. Autre inquiétude, le silence médiatique imposé à plusieurs agences gouvernementales dont l’EPA (Agence pour la Protection de l’Environnement). Aux États-Unis, la loi sur la liberté de l’information (FOAI) a été votée en pleine guerre du Vietnam, elle est un gage de transparence. Depuis le 1er mars, le Bureau Fédéral d’Investigation (FBI) n’accepte plus les requêtes par e-mail. Ce dispositif prévu dans la loi pour la liberté d’information permettait à tous les journalistes et à tous les citoyens d’accéder à des dossiers du gouvernement. Ces restrictions n’ont pas tardé à déclencher les foudres de RSF qui déplore cette entrave à la transparence et au droit à l’information.
  • Protection des sources et sécurité nationale. La chasse aux lanceurs d’alertes n’a pas attendu Trump pour être lancée. Selon RSF, aux États-Unis, « la liberté de la presse s’arrête à la porte de la sécurité nationale » et l’administration Obama a sensiblement intensifié la traque aux lanceurs d’alertes. Ces huit dernières années, neuf whistle blowers ont été poursuivis en justice et Trump pourrait bien continuer sur cette lancée. Dernière victime en date : Jeffrey Sterling, cet ancien de la CIA est accusé d’avoir enfreint l’Espionnage Act en révélant des informations gouvernementales au journaliste du New York Times James Risen. Il purge actuellement une peine de trois ans de prison. Aux États-Unis, il n’existe toujours pas de « loi bouclier » garantissant l’anonymat des sources aux journalistes américains.

En 2017, les États-Unis pourraient bien perdre leur 41e place et s’enfoncer dans le classement de RSF.

Colin Mourlevat

[SÉRIE] Le futur de la liberté de la presse (1/5) : France, la lente noyade

Le constat est sans appel : depuis plusieurs années le score de la France concernant la liberté de la presse ne cesse de se dégrader. Un processus sans fin ?

Sept places : c’est la chute opérée par la France au classement 2016 (pour l’année 2015) de Reporters sans frontières. L’ONG a sanctionné une année particulièrement difficile pour les médias français. Si l’on ne regarde que l’évolution au classement, la France reste tout de même stable depuis plusieurs années, autour de la 40ème place. Mais le score global, lui, n’a presque jamais cessé d’augmenter depuis 2002. La France a gagné 2,5 points en 2016 par rapport à 2015. Et dans le classement RSF, plus la note est élevée, moins grande est la liberté de la presse. L’Hexagone serait-il condamné à régresser, même dans les prochaines années ? Concrètement, dans le classement 2016 pour l’année 2015, RSF a sanctionné la France pour plusieurs raisons. Pour certaines, elles se sont d’ores et déjà aggravées en 2016 et des faits similaires pourront impacter la liberté de la presse dans le futur.

  • L’attentat de Charlie Hebdo. Les exactions commises sur des journalistes sont un critère important dans le barème RSF. Huit ont été tués sur le sol français le 7 janvier 2015 lors de l’attentat de Charlie Hebdo. Ce qui fait de la France en 2015 le troisième pays où le plus de journalistes ont été tués, après l’Irak et la Syrie. L’attentat a donc été déterminant dans la hausse de son score au classement. RSF l’a qualifié de « pire exaction commise envers des journalistes sur le sol européen ». Après l’attentat, la loi sur le renseignement a par ailleurs été adoptée le 24 juillet. Selon RSF, elle menace le secret des sources des journalistes. La lutte contre le terrorisme amène à des situations exceptionnelles où souvent la liberté de la presse est sacrifiée.
  • Et après ? Charlie Hebdo est un cas encore exceptionnel pour le moment, où un attentat a ciblé spécifiquement un média sur le sol français. Les exactions étant imprévisibles, rien ne dit qu’elles ne se produiront pas à nouveau à l’avenir, et cela se ressentira sur le barème de la liberté de la presse de la France. Mais 2016, aucun n’a été tué sur le sol français. Si jamais la France régresse au prochain classement, attendu au premier semestre de 2017, ce sera pour d’autres raisons. Une autre affaire plus ancienne, qui s’est déroulée hors du sol français, pourrait avoir des répercussions sur le classement 2017. Le reportage d’Envoyé Spécial, diffusé sur France 2 en janvier, a soulevé de nombreuses interrogations sur la mort des journalistes de RFI Ghislaine Dupont et Claude Verlon au Mali en 2013. RSF a d’ores et déjà dénoncé le manque de transparence du Mali et de la France dans cette affaire, et pourrait les sanctionner au classement.

  • Une opinion publique et des politiques hostiles. Les médias sont de moins en moins bien perçus par la population française, qui devient méfiante. Selon le sondage du journal La Croix, jauge de la confiance du public envers les médias,  on a assisté début 2015 à un regain d’intérêt de la part des français, mais dû aux attentats de Charlie Hebdo. Pour le reste de l’année, cette confiance a chuté pour revenir à la normale, avec des Français très critiques. Journalistes agressés physiquement, politiques très hostiles, ce climat ne permet pas aux journalistes d’exercer leur profession dans de bonnes conditions, des portes leur sont fermées. Ce qui a joué dans le classement RSF.
  • Et après ? La situation ne semble pas s’améliorer. Le dernier sondage paru dans le journal La Croix, le 2 février 2017, montre que l’intérêt des français pour l’actualité est à son taux le plus bas depuis trente ans. En clair, ils se détournent des médias. Récemment, le traitement médiatique de l’affaire Troadec a été vivement critiqué, le public dénonçant un « emballement ». La confiance dans les sondages semble aussi s’être effondrée après l’élection de Donald Trump aux Etats-Unis. Et les politiques ne sont pas en reste : plusieurs d’entre eux ont attaqué les médias, notamment François Fillon pendant le scandale des emplois fictifs. RSF a dénoncé ces attaques. Pauline Adès-Mével, responsable du bureau de l’Union européenne de RSF, a déclaré en février dernier : « Ce climat nauséabond et délétère est dangereux pour la liberté de la presse d’autant plus quand il est entretenu par de hauts responsables politiques, qui envoient ainsi le message à peine voilé que n’importe quel citoyen peut s’attaquer impunément à la presse. » La tension semble se renforcer, surtout dans le climat politique houleux, ce qui ne laisse a priori rien présager de bon pour l’avenir. La confiance est à regagner.

  • L’appropriation des médias par des grands groupes. Selon RSF, c’est la principale raison du recul de la France dans son classement. Le rachat de L’Express par Patrick Drahi, du Parisien par le groupe LVMH ou celui de L’Obs par les hommes d’affaire Xavier Niel, Pierre Bergé et Matthieu Pigasse, sont autant d’exemples de mutations dans le monde des médias en 2015. Ce n’est pas tant la concentration qui pose problème à RSF, mais le fait que ces investisseurs ont « des champs d’intérêts extérieurs à celui des médias ». Pour être clair, des intérêts financiers. Une situation qui peut devenir particulièrement préoccupante quand l’actionnaire influence les choix éditoriaux des médias, par exemple lorsque Vincent Bolloré refuse de diffuser certains documentaires sur Canal +. Le champ d’action des médias et des journalistes se trouve fortement réduit.
  • Et après ? La crise d’Itélé en 2016 a été révélatrice de la fracture qu’il peut exister entre les journalistes et les actionnaires des médias. Vincent Bolloré a décidé de changer le nom de la chaîne et d’imposer Jean-Marc Morandini à l’antenne, qui était suspecté de « corruption de mineurs ». S’en est suivi des semaines de grève des salariés. RSF a soutenu les journalistes d’Itélé en grève : « L’information ne doit pas se plier à la logique industrielle : elle suppose le respect de l’indépendance et de la déontologie journalistiques. » En 2016, le poids des actionnaires devrait encore se faire sentir sur les médias, ce qui ne devrait pas arranger le classement de la France. Impossible de prévoir comment cette situation peut évoluer à l’avenir. Mais une avancée est à noter en 2016 : le projet de loi visant à renforcer la liberté, l’indépendance et le pluralisme des médias, a été adopté le 6 octobre.
  • Le report du projet de loi sur le secret des sources. Ce projet de loi, proposé par François Hollande, a été examiné en 2015. L’objectif était de réglementer le secret des sources des journalistes, dans le but de le garantir. Mais l’examen du texte a pris du retard : il a été bloqué à l’Assemblée pendant un an, puis reporté. Et la loi sur le renseignement, loin de garantir le secret des sources, le menace. RSF a regretté que ce texte ne soit pas adopté.
  • Et après ? Au final, l’encadrement du secret des sources est passé par la loi du 6 octobre 2016. Mais un amendement du projet de loi a fortement déplu, il stipule que : « Il ne peut être porté atteinte au secret des sources, directement ou indirectement, qu’à titre exceptionnel et seulement si cette atteinte est justifiée soit par la prévention ou la répression d’un crime, soit par la prévention d’un délit constituant une atteinte à la personne humaine puni d’au moins sept ans d’emprisonnement. » Autrement dit, il existe désormais légalement des cas dans lequel le secret des sources peut être violé. Pas sûr que cela soit de bonne augure pour la suite.

2015, mais aussi 2016, auront été des années houleuses pour les médias. Il règne un climat général de tension, lié en partie au terrorisme, dans lequel la liberté de la presse n’arrive pas à trouver sa place. Au contraire elle se rétracte. Si certaines mesures ont pu être prises en 2016 pour tenter de rétablir une certaine indépendance des médias, cela ne suffira sans doute pas à faire baisser le score de la France au classement RSF. Car le climat est plus tendu que jamais. Mais c’est une réalité qui touche toute l’Europe. RSF affirme sinistrement que « le continent ne s’illustre pas par une trajectoire positive » pour la liberté de la presse. On peut imaginer que la France continuera à chuter dans le classement RSF, peut-être pas de façon spectaculaire, mais peu d’améliorations sont à présager. Cette chute constitue véritablement une tendance, qui ne s’est quasiment pas démentie depuis dix ans, mais les deux dernières années ont été particulièrement difficiles.

L’approche des présidentielles en France n’arrange rien à la tension. Les médias jouent un rôle important dans les élections, ils sont le relais entre les candidats et les électeurs. Plus que jamais ils participent à la démocratie. Mais les élections connaissent des rebondissements assez inédits qui enflamment l’opinion publique. Et les médias sont pris dans la tempête. Leur avenir immédiat dépend du résultat de ces élections, car il aura une véritable incidence sur la liberté des médias français. Et on ne cesse de le constater, personne ne peut réellement prédire qui prendra l’ascendant. La liberté des médias est en attente de jugement.

Cyrielle Jardin

[INFOGRAPHIE] Panorama de la presse locale

Contre-poids de l’information nationale, la presse régionale et locale incarne la proximité avec le lecteur et le terrain. Vecteur de tissu social, elle aide à nouer une relation entre le territoire et l’individu. 52 % des lecteurs de presse locale possèdent un sentiment d’appartenance vis-à-vis de leur région. Ce chiffre descend à 38 % pour les non-lecteurs des journaux locaux.

Cartographie réalisée avec les données de l’OJD sur les titres de presse locale quotidiens et hebdomadaires pour l’année 2015 (A. Laratte et W. Redonnet).

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[EN PLATEAU] Johan Weisz-Myara, co-fondateur de Media Maker, incubateur de médias

Johan Weisz-Myara a fondé le web-magazine StreetPress il y a six ans. Le journaliste, issu d’une formation d’école de commerce, a appris le métier à travers des stages en faisant des flashs dans des radios locales parisiennes. Il a lancé il y a un an l’incubateur de presse « Media Maker ». L’idée : accélérer les projets de nouvelles entreprises médiatiques.