La jeunesse africaine en faveur d’un « renouvellement des médias »

Les jeunes de l’ONG Enactus sont aux Assises, dans le cadre d’un partenariat.

A l’occasion de la conférence “comment les médias peuvent-ils encore séduire les jeunes ?”, nous avons demandé à des étudiants présents aux Assises, ce qu’ils pensent du paysage médiatique traditionnel, et ce qu’ils en attendent à l’avenir.

La jeunesse prend le pouvoir dans le paysage médiatique. C’est le cas du côté du site internet StreetPress, où la moyenne d’âge de la rédaction s’élève à 26 ans. Crée en 2009, le média français a su faire son trou, avec un adage : « on écrit les articles et on réalise les documentaires que l’on a envie de lire », comme l’explique Johan Weisz-Myara, journaliste de Streetpress. De l’autre côté de la Méditerranée, les initiatives se multiplient également. Mantchini Traoré, jeune malienne, est à l’origine de l’émission « Instant Thé », diffusée sur la télévision publique nationale. Et la productrice compte bien modifier le paysage médiatique traditionnel : « demandez aux jeunes ce qu’ils veulent, allez auprès d’eux, vous verrez ! » Cela tombe bien, c’est la question que nous sommes allés poser à six jeunes de 15 à 25 ans, tous présents aux Assises.

Aïcha Khoufi (Bénévole à l’ONG Enactus, 20 ans) : « Peut-être qu’il faudrait changer les sujets, qu’on parle moins de politique par exemple. »

Takwa Ben Halima (Membre du 25-21 Project, 18 ans) : « Honnêtement, je suis un peu désespérée de nos médias… En Tunisie, on ne trouve que les vraies informations sur Facebook. Nos chaînes nationales diffusent des mensonges, tout est caché. »

Henri Dumont (Bénévole à l’ONG Enactus, 25 ans) : « S’informer via la télévision c’est dépassé. Il faudrait une application mobile qui envoie des notifications en fonction de préférences qu’on aurait donné auparavant. »

Dorra Moalla (Bénévole à l’ONG Enactus, 19 ans) : « À la télévision, on ne trouve que des sujets politiques, des crises, ce qui est négatif… Sur internet on peut trouver des opportunités, des choses qui pourront être utiles à tout le monde. Il faudrait que les médias parlent plus de ce qui touche les jeunes. »

Ismaël Damak (Bénévole à l’ONG Enactus, 19 ans) : « Je pense qu’il faut cibler les jeunes. La télévision n’a pas évolué, elle ne touche plus les jeunes. Maintenant, ils sont touchés par les réseaux sociaux. »

Farès Amri (Bénévole à l’ONG Enactus, 23 ans) : « Il faut travailler sur les sujets qui intéressent les jeunes : la musique ou les blogueurs par exemple. En Tunisie, la politique c’est quelque chose de fou. C’est quelque chose d’impossible à comprendre, on ne peut pas en discuter. C’est réservé aux présidents, aux ministres… À ceux qui s’intéressent à la politique. »

Elise Pontoizeau

Sur Facebook, les Tunisiens se sont appropriés l’information

Facebook a assurément accéléré le processus de démocratie en Tunisie. Désormais, les locaux sont moins craintifs, et n’hésitent plus à faire valoir leurs libertés.

Depuis la révolution de Jasmin en 2011, le peuple tunisien a décidé de participer de lui-même à l’information. Pour cela, Facebook s’est révélé être leur meilleur allié possible. Et aujourd’hui encore, le réseau social reste incontournable dans la société.

La Tunisie est le deuxième plus grand pays africain utilisateur de Facebook. Avec plus de 55% de la population connectée au réseau social et 6,5 millions d’utilisateurs (selon Medianet Labs), la plateforme est aujourd’hui incontournable dans le quotidien des Tunisiens. Pourtant, quelques mois après la révolution en 2012, ce chiffre plafonnait à seulement 3 millions d’utilisateurs. Comment expliquer alors l’évolution exponentielle des utilisateurs depuis 2012 ? Pour Fatma Star, blogueuse et étudiante au lycée Pierre-Mendès-France au moment des événements de janvier 2011, « la plateforme a permis aux Tunisiens de faire grandir leurs libertés ».

Aujourd’hui encore, beaucoup l’assurent : les manifestations de 2011 n’auraient sans doute pas eu la même ampleur sans les médias sociaux. « Ils ont aidé à mobiliser les foules, à les pousser à surmonter leurs peurs », déclare Mokhtar Ben Henda, maître de conférence en technique de l’information et de la communication spécialisé sur le monde arabe. Romain Lecomte, docteur en sciences politiques et sociales à Liège, souligne lui aussi l’importance qu’a pu avoir Internet, et Facebook en particulier, lors de ces mois de révolte. « La plateforme a été très largement utilisée en Tunisie, pour contrer la censure du gouvernement et la propagande des anciens médias », décrypte-t-il.

« Le média tunisien le plus consulté, c’est Facebook »

Mais pour les Tunisiens, le succès du mouvement en 2011 n’a pas freiné l’élan pour autant. Au sortir de la période de révolution, le peuple n’a pas arrêté de faire valoir ce qu’il avait à revendiquer, là encore par la voie des réseaux sociaux. «  Les Tunisiens aiment beaucoup l’interaction. Les réseaux sociaux offrent cette possibilité de commenter, de discuter et de débattre autour de l’actualité, et c’est pour cela que le nombre d’utilisateurs grandit encore », assure Souhaieb Khayati, de Reporters sans Frontières.

Sept ans plus tard, le pays est donc l’un des plus influents d’Afrique sur les réseaux sociaux, et les médias se doivent de s’adapter à ce public particulier. Larbi Chouikha, professeur à l’Institut de presse et des sciences de l’information, en est conscient. « Aujourd’hui, le média tunisien le plus consulté, c’est Facebook et de loin. Les médias traditionnels n’ont donc pas la même manière d’écrire qu’il y’a huit ans, et le partage des articles sur les réseaux sociaux devient très important dans le processus d’écriture. » Sept ans après la chute de Ben Ali, les Tunisiens sont donc plus actifs que jamais sur les réseaux sociaux. Preuve que la démocratie doit beaucoup à ces nouveaux médias.

Hugo Girard

« Le vote populiste en Italie montre que les journalistes ne sont pas assez écoutés »

Alessandra Coppola était présente, vendredi soir, au débat « Médias et migrants, quel regard de chaque côté de la Méditerannée? » des Assises de Tunis. Photo : Tiffany Fillon

Invitée vendredi du débat « Médias et migrants, quel regard de chaque côté de la Méditerranée ? », la reporter italienne Alessandra Coppola explique à quel point l’arrivée d’un gouvernement anti-immigration en Italie a modifié la manière dont les grands journaux italiens traitent la question migratoire.

 

Alors que, depuis le 31 mai dernier, un gouvernement hostile à la migration dirige l’Italie, avez-vous l’impression d’être utile en tant que journaliste?

Je vis dans un moment de frustration. J’ai impression que ce que les journalistes ont fait pendant toutes ces années n’a pas été utile. Un récent sondage d’opinion a montré que seul 30 % des Italiens savent qu’il y a environ 8% d’étrangers dans leur pays. Les 70% restants surestiment cette proportion. En réalité, il y a plus d’Italiens qui partent à l’étranger que de personnes qui viennent en Italie. Je l’ai écrit, j’en ai parlé dans des débats, j’ai donné des cours dans des écoles pour rétablir la vérité. Le vote populiste en Italie montre que les journalistes ne sont pas assez écoutés.

Depuis sa création en 1876, le journal pour lequel vous travaillez, le Corriere della Sera, a souvent penché du côté du gouvernement. Aujourd’hui, les points de vue de ses journalistes sur l’immigration se distinguent-ils des prises de position du gouvernement italien ?

Notre journal n’est pas idéologique, il propose des opinions plurielles pour que tout le monde s’y retrouve. Le problème, c’est que les populistes ont réussi à faire croire des choses fausses sur l’immigration aux Italiens, en leur faisant peur. C’est à nous, journalistes, de faire un travail rigoureux et indépendant pour décrypter les informations véhiculées par les hommes politiques, notamment sur les réseaux sociaux. Mais, c’est un travail compliqué. Ces discours conviennent aux citoyens qui veulent d’abord lire et écouter ce qu’ils savent et pensent déjà. Le sujet est vraiment pris en otage par le débat politique.

« Je me sens ignorée. J’ai beau écrire des choses, les hommes politiques et les citoyens ne réagissent plus »

Ce gouvernement, très hostile à l’arrivée de réfugiés dans le pays, vous empêche-t-il de traiter la question migratoire en tant que journaliste spécialiste de ce sujet ?

Non, car, j’ai toujours mes sources pour obtenir les chiffres du gouvernement, par exemple, sur les derniers débarquements de migrants. Je ne suis pas non plus censurée par mon journal. Le problème majeur concerne la réception de mes articles. Je me sens ignorée. J’ai beau écrire des choses, les hommes politiques et les citoyens ne réagissent plus.

Quand je suis allée au Liban, j’ai écrit un article sur une famille qui vivait dans la misère et qui n’avait pas tous ses papiers. L’article a sûrement joué un rôle car elle est arrivée une semaine après en Italie. C’est plus difficile maintenant de faire bouger les choses. Et la propagande de l’État n’arrange rien. Matteo Salvini, le ministre de l’Intérieur, vient de recevoir des réfugiés qui sont arrivés en Italie à travers le Niger grâce à l’ONU. Il manipule l’opinion en affirmant désormais qu’il n’est pas contre les réfugiés mais contre les migrants irréguliers.

Les choses ne sont donc pas amenées à évoluer…

Vu la tournure des événements, je pense, qu’à l’avenir, l’Italie va régulariser massivement des migrants. Le gouvernement va pouvoir dire qu’il a réduit le nombre de migrants et trouvé des solutions pour régler cette problématique. Nous, les journalistes, allons devoir traiter ce changement de politique. Autant dire que j’ai encore beaucoup de travail.

Propos recueillis par Tiffany Fillon et Romain Pichon


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« Notre indépendance repose sur trois piliers, elle est financière, commerciale et éditoriale. »

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[LE RÉSUMÉ] :
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Animé par Jean Kouchner, secrétaire général de l’union internationale de la presse francophone (UPF). Avec Haman Mana, directeur de publication du quotidien Le Jour (Cameroun) et Président de la fédération des éditeurs de presse du Cameroun, Cécile Mégie, directrice de RFI, Sana Sbouai, journaliste et cofondratice d’Inkyfada (Maroc).

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