[EN PLATEAU] Jason Reifler, chercheur spécialisé
du fact-checking

Le fact-checking, ou l’art de vérifier les faits relatés par les personnalités politiques, les experts ou les médias eux-mêmes. Pourquoi est-il si populaire aujourd’hui ? Est-ce un effet de mode ? Quels impacts a-t-il sur la société et peut-il renouer le lien de confiance entre journalistes et publics ? Pour répondre à ces questions, Lénaïg Le Vaillant et Salomé Mesdesirs ont reçu Jason Reifler, Professeur en Sciences politiques à l’Université d’Exeter (UK) et chercheur spécialisé dans le fact-checking.

La vidéo étant en anglais, nous vous conseillons d’activer les sous-titres afin de bénéficier d’une traduction en français.

[LE RÉSUMÉ] « Présidentielle : le règne des communicants »

Découvrez l’essentiel de la conférence « Présidentielle : le règne des communicants ».

Journalistes et communicants, le même univers mais des rôles bien distincts. Photo : Martin Esposito

Animé par Aurore Gorius, journaliste pour le site lesJours.fr, avec Franck Louvrier, ancien conseiller en communication de Nicolas Sarkozy, Arnauld Champremier-Trigano, ancien conseiller en communication de Jean-Luc Mélenchon, Frédéric Dabi, directeur général adjoint de l’Ifop, Elisabeth Pineau, journaliste pour Reuters et présidente de l’Association de la presse présidentielle (APP).

LES ENJEUX

Ils cohabitent dans le même univers mais ont des rôles complément opposés : communicants politiques et journalistes sont les acteurs incontournables des élections présidentielles. Les premiers mettent en scène, les seconds décryptent au rythme des sondages censés refléter l’opinion publique. Comment s’articulent les relations entre communicants, journalistes et sondeurs, à l’heure où l’opinion publique est si mouvante ? Quelle place pour le journalisme politique alors qu’Internet permet de relier directement les candidats et les électeurs ?

CE QU’ILS ONT DIT

Franck Louvrier : « En 2012, il n’y avait pas Facebook. Aujourd’hui, Il y a une diversité de métiers, différents spécialistes de la communication de campagne […] La communication, c’est rendre visible l’invisible et organiser les choses pour répondre rapidement. […] La nouvelle génération ne prend plus l’information au premier degré. »

Arnaud Chapremier-Trigano : « Aujourd’hui, on constate que le vote stratégique prend le pas sur le vote de conviction. »

Frédéric Dabi : « Le sondage n’est pas là pour donner le résultat au point près. Les sondeurs alimentent ce contresens. Il faut regarder les sondages comme un film et non pas comme une photo figée. Le sondage est une indication d’un rapport de force et non pas une prédiction. » 

Elisabeth Pineau : « Il faut chercher plus loin que les sondages. Aller voir les gens, vérifier et sourcer ce que l’on dit. Les journalistes sont mis au rang du système alors qu’on essaye de faire notre travail sérieusement. Face aux communicants, il faut garder son sens critique. Nous sommes là pour séparer le bon grain de l’ivraie. »

À RETENIR

Lors des campagnes présidentielles, tout est communication : meetings, déplacements, prises de paroles en direct… Cette année, la communication de crise de François Fillon est pourtant inédite : rarement un sujet n’avait autant saturé le débat public si proche de l’échéance présidentielle. Résultat : les débats de fonds en pâtissent.

Est-ce vraiment un scoop ? Le rôle du communicant en politique n’est pas de dire toute la vérité. Il met en musique la campagne de son candidat. Il doit trouver des éléments de langage percutants pour répondre en deux minutes à des questions complexes. Pourtant, le quinquennat Hollande fut assez particulier, puisque pour la première fois, le chef d’état a souvent souhaité s’exprimer directement aux journalistes, sans intermédiaire. Il y a dix ans seulement, les apparitions de Chirac à la télévision étaient exceptionnelles. Lors des émeutes de 2005, il a mis dix jours pour prendre la parole, devant 20 millions de téléspectateurs. Aujourd’hui, les canaux d’information ont changé et les politiques se doivent de répondre rapidement aux accusations pour ne pas laisser grandir la méfiance et pour limiter les commentaires. Pourtant, certaines vieilles méthodes ont toujours la côte chez les politiques : le terrain reste important, les livres politiques s’arrachent en librairie (et en supermarché), le tractage sur les marchés et le porte-à-porte sont eux indémodables. 

Inévitablement, le journaliste politique côtoie les communicants. Il doit donc veiller à respecter la séparation des deux univers et éviter le copinage. Pour certains journalistes, la ligne rouge est le tutoiement. Leur rôle est de donner matière à réflexion et dans ce contexte d »’infobésité » ils se doivent d’être rapides, de tout vérifier systématiquement (à la source si possible). Paradoxalement, l’explosion des réseaux sociaux pourrait renforcer l’importance du métier de journaliste qui se doit d’être une vigie, une garantie de fiabilité à l’heure des hoaxes et des fake news.

Colin Mourlevat

[LE RÉSUMÉ] « Fact-checking, contournements politiques et enjeux de vérité »

Découvrez le résumé de l’atelier : « Fact-checking, contournements politiques et enjeux de vérité ».

En cette période de campagne électorale, le fact-checking est plus que tout au centre des rédactions. Photo : Lucie Martin

 

Animé par Jérémie Nicey, équipe de recherche Prim, Université de Tours. Sont intervenus Jason Reifler, lab, CEmaP, Université d’Exeter, Laurent Bigot, lab. CARISM, IFP/Université Panthéon-Assas, Pascal Froissart, lab. CEMTI, Université de Paris 8 et Pauline Moullot, journaliste, Désintox, Libération.

 

LES ENJEUX

Le fact-checking peut paraître neuf alors qu’il revient au fondement du journalisme. Régulièrement utilisé pour vérifier la véracité des déclarations, il est aujourd’hui détourné par les politiques qui innovent pour répondre à cette vérification des faits. Certains candidats à la présidentielle ont même leurs propres cellules de fact-checking.

 

CE QU’ILS ONT DIT

Jason Reifler : « Une question est apparue : est-ce que le fact-checking améliore les connaissances des votants ? Des sondages ont prouvé que oui. Mais les gens étaient différemment touchés. Ceux qui s’intéressent peu à la politique ont eu l’impression d’avoir de meilleures connaissances. D’autres étaient plus réticents. »

Laurent Bigot : « Le travail des services de fact-checking n’est pas forcément repris ni par les autres médias ni par leur propre rédaction. Les fact-checkers n’ont donc aucune chance de convaincre tout le monde. Par ailleurs, le ton qu’ils emploient parfois fait qu’ils ne peuvent convaincre que les convaincus, en tout cas jamais les militants du même bord politique que la personnalité fact-checkée. »

Pascal Froissart : « Nous nous sommes indignés des fake news de Donald Trump. Tout le monde s’est énervé pendant dix jours en se demandant pourquoi croire quelqu’un qui dit des choses fausses. Mais en vrai, pendant tout ce temps, il a atteint son objectif, il a muselé l’opinion publique à coup de fake news. »

Pauline Moullot : « Beaucoup de partis politiques réalisent eux-mêmes du fact-checking. Mais cela n’a rien à voir avec nos pratiques du fact-checking journalistique. On le voit dans les débats : quand les équipes de Marine Le Pen ou de Jean-Luc Mélenchon disent qu’ils vérifient « L’Emission politique » de France 2, elles ne font que s’en prendre à leurs opposants et produisent des contenus partisans. »

 

À RETENIR

Aujourd’hui, les politiques s’approprient le fact-checking et l’utilisent contre les journalistes pendant des débats. Certains mettent au point des stratégies pour ne pas s’exposer au fact-checking. Mais cette pratique a permis aux journalistes de reprendre la main sur le contrôle de l’information et également regagner en crédibilité. Mais ils doivent faire face aux méthodes de contournement des responsables politiques.

Bastien Bougeard

Pour aller plus loin :

[ENQUÊTE] En revenir aux faits ?

[ENQUÊTE] En revenir aux faits ?

Antidote aux fake news, le fact-checking, « vérification des faits », obnubile les rédactions. Nouveau projet du Monde : le Décodex, un outil qui évalue la fiabilité des sites d’information.

Les détracteurs s’interrogent sur la légitimité du Décodex à départager les bons des mauvais élèves. Olivier Berruyer a découvert que son site les-crises.fr figurait sur liste rouge et envisage de poursuivre Le Monde en justice pour diffamation. Photo : Martin Esposito

 

Attention, il s’agit d’un site satirique ou parodique qui n’a pas vocation à diffuser de vraies informations. « À lire au second degré », s’affiche sur l’écran, après avoir tapé « Le Gorafi » dans la barre de recherche du Décodex. Lancé le 1er février, c’est un annuaire de centaines de sites qui propose d’aider les internautes à s’y retrouver entre ceux qui sont plus ou moins fiables. L’outil, créé par Le Monde, se présente comme un moteur de recherche. On y entre l’URL ou le nom d’un site d’information, et, en quelques secondes, le verdict tombe. En vert, ceux qui sont gratifiés d’un bon point : L’Express, LibérationL’Humanité, Le Point, la CNN, la BBC… Et, sans surprise, Le Monde. En orange, le journal prévient : « Soyez prudents, complétez vos recherches avec d’autres sources. » Carton rouge pour les autres : les sites complotistes ou mensongers. C’est le cas notamment d’ivg.net, un site anti-IVG qui cache sa propagande en s’affichant comme un site d’information.

 

Le fact contre le fake

L’outil ne sort pas aujourd’hui par hasard. Faits alternatifs, fake news, hoax, intox… Maquillées comme des informations journalistiques, les contrefaçons gangrènent la presse et les discours politiques. Émergeant de ce clair-obscur médiatique, le fact-checking est devenu depuis quelques années un genre presque autonome dans certains médias, avec une équipe dédiée et une chronique quotidienne : Désintox de Libération, Les Décodeurs du journal Le Monde, Le Scan politique du Figaro , le Vrai-faux de l’info d’Europe 1… Chaque rédaction possède son propre laboratoire de fact-checking. Mais la démarche du Monde, avec son Décodex, va plus loin. Trop loin pour certains, qui critiquent la dimension « idéologique » de l’outil. Les médias dits mainstream sont systématiquement marqués d’une pastille verte. Les sources alternatives sont, souvent, marquées au fer rouge. Avec plus de six cents sources décryptées, difficile de contenter tout le monde. « Dans ce travail, nous n’avons pas tenu compte de la nature des positionnements politiques ou idéologiques des sites, des pages ou des comptes sur les réseaux sociaux étudiés. Notre seul critère a été le respect des règles journalistiques », insiste Samuel Laurent, coordinateur du projet, dans un édito.

 

Les blacklistés voient rouge

Jacques Sapir, économiste eurosceptique spécialiste de la Russie, n’est pas de cet avis. « Les journalistes qui s’autoproclament fact-checkeurs ne sont que des idéologues », affirme-t-il. Une brève recherche sur la barre de recherche du Décodex permet de mieux comprendre son point de vue acéré. Son site est classé orange par l’armée de fact-checkeurs du Monde« Il relaie parfois de fausses informations, niant la présence de soldats russes en Ukraine en 2014, pourtant établie. » Autre détracteur au coeur du débat autour de la légitimité du Décodex, Olivier Berruyer, administrateur du site les-crises.fr. Son blog, parmi les 100 000 sites les plus lus au monde, a été classé rouge, puis orange. « Quand Le Monde vous décerne un brevet d’individu non fiable, votre vie change radicalement du jour au lendemain. » Olivier Berruyer a même lancé un appel au dons pour financer un procès contre Le Monde, pour diffamation. Son objectif a été atteint à 95 % en quelques jours. Les critiques viennent de tous bords : l’économiste de gauche Frédéric Lordon s’est fendu d’un long post de blog pour critique le Décodex qui « épouse cette pratique néolibérale entre toutes de l’évaluation généralisée ». Malgré des critiques, les articles estampillés fact-checking restent très lus : « Il y a un réel appétit pour les articles de Désintox », souligne Pauline Moullot, journaliste à Libération. La mort du fact-checking, elle n’y croit pas. Au contraire. Le genre est contraint de se sophistiquer, concurrencé par ce brouhaha d’informations qui caractérise l’ère 2.0. « Les factcheckeurs vont être encore plus scrutés. Nous n’avons jamais eu droit à l’erreur, mais c’est encore moins le cas qu’avant », souligne-t-elle.

 

Les lecteurs chassent aussi les fake news

L’équipe du Décodex, elle, a pris en compte les remarques autour de la première version de leur outil. « Les critiques se concentrent sur le code couleur utilisé, qui donne l’impression que Le Monde se positionne comme une agence de notation », explique Alexandre Pouchard, directeur adjoint des Décodeurs. Pour y remédier, la couleur verte, véritable label, a été remplacée par le terme « neutre », depuis ce jeudi matin. « Nous ne donnons plus d’avis sur le média en question et faisons davantage la distinction entre ce qui relève de l’opinion ou du factuel », poursuit-il. Prochaine étape pour le Décodex : le fact-checking au cas par cas, article par article, avec une correction expliquée. À quand le fact-cheking en temps réel ? Pas pour tout de suite. Les journalistes y travaillent, mais « le fact-checking ne sera jamais totalement automatisé. Le filtre du journaliste reste primordial », mesure Alexandre Pouchard. Plus réaliste : le crowdchecking, qui permet aux lecteurs de participer, eux aussi, à la chasse au fake. Dernièrement, les géants Google et Facebook ont lancé des outils collaboratifs, afin que les intox perdent instantanément du crédit face à la double, voire la triple, vérification par des médias reconnus. L’un avec CrossCheck, une alliance de trente-sept rédactions françaises qui croisent leurs connaissances ; l’autre avec un outil qui permet aux utilisateurs du réseau social de signaler les publications douteuses, en un clic. « À condition qu’ils aient appris, peut-être dès l’école, à conserver un certain esprit critique vis-à-vis des sources d’information, ajoute Laurent Bigot, journaliste-enseignant à l’École Publique de Journalisme de Tours (EPJT) et spécialiste du fact-checking. Cela grâce à des programme d’éducation aux médias par exemple. » Ainsi, le lecteur pourra prendre en main son information.

Sophie Lamberts

L’application Factoscope sort sur vos smartphones

La première application de fact-checking en France sous forme de jeu vient de sortir sur Android. Elle a été développée par des étudiants de l’École Publique de Journalisme de Tours en partenariat avec des élèves de Polytech Tours. Inédite, interactive et pédagogique, Factoscope permet de vérifier les déclarations des candidats à l’élection présidentielle et ainsi pointer du doigt les intox et approximations. Dans un temps imparti, les utilisateurs devinent l’auteur de la déclaration fact-checkée. Toujours chronométrés, ils choisissent si elle est vraie, fausse ou imprécise. À l’arrivée, une explication détaillée est proposée. À télécharger sur Google Play.

[EN PLATEAU] Alexandre Pouchard, responsable adjoint des Décodeurs, Le Monde

Alexandre Pouchard, responsable adjoint des Décodeurs au Monde.fr, était sur le plateau de l’EPJT avec Simon Abraham et Mary Sohier, étudiants en journalisme, afin de parler du Décodex, le nouvel outil de fact-checking du journal. Lancé il y a quelques semaines, il propose de lutter contre les fausses informations en classant plus de 600 sites d’information. Ces derniers se voient attribuer une couleur. En vert, le site est jugé crédible. En orange, il s’agit de publications peu fiables. Et enfin le rouge est associé aux sites pas du tout fiables.

Factoscope, l’usine de la vérification des faits

À l’approche de la présidentielle, l’École publique de journalisme de Tours a lancé Factoscope : un site qui fact-checke les déclarations des candidats. Depuis le 14 mars, il est complété par une application qui se veut éducative.

En plus du site internet déjà existant, Factoscope vient de dévoiler sa déclinaison sur mobile. Photo : Capture d’écran du site

« Vrai », « Faux », « Imprécis ». Depuis début décembre, les déclarations des candidats à la présidentielle sont passées à la loupe. Les étudiants de la licence professionnelle presse écrite de l’EPJT se chargent de vérifier – fact-checker – chacune de leurs déclarations. Des exemples ? Imprécis : Marine Le Pen  et ses « 50 % du bœuf consommé dans nos cantines est issus de l’importation ». Vrai : Nicolas Dupont-Aignan et son parti, « le seul aux législatives de 2012 à avoir eu une amende car nous avions trop de femmes ».

À un peu plus de cinquante jours de la présidentielle, Factoscope propose d’y voir plus clair dans le flux des déclarations de candidats. Au-delà du contenu ajouté par les étudiants, le site propose des articles de vérification écrits par des spécialistes du fact-checking comme Les Décodeurs ou Désintox.

Depuis quelques jours, le site est complété par une application, disponible sur les téléphones Androïd. Facile d’accès et ludique, elle se présente sous la forme d’un jeu de parcours. L’utilisateur doit attribuer une citation à un des candidats à l’élection présidentielle et ensuite chercher à savoir si cette déclaration est vraie ou fausse. Le design est épuré et les fonctionnalités proposées doivent encore évoluer, d’ici le 7 mai : date du deuxième tour de l’élection présidentielle.

Théo Caubel