Les femmes journalistes à la conquête de leurs droits

Vendredi, lors de la conférence intitulée « Un journalisme utile aux femmes », une photojournaliste yezeri témoignait. Photo : Marie Jansen

En Tunisie, les femmes journalistes constituent aujourd’hui plus de 50 % de la profession. De plus en plus nombreuses à intégrer l’Institut de presse et des sciences de l’information (Ipsi), elles sont 70 % à entrer sur le marché du travail diplômées. Un record.

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Photojournaliste, un métier en voie de disparition

Les intervenants de cette conférence étaient tous photojournalistes, et ont exposé leur vision nuancée métier. Photo : Clara Gaillot

« Comment vivre du photojournalisme ? » C’est la problématique que soulevait ce matin cinq photo-reporters. Venus des deux rives de la Méditerranée, ils dressent le portrait d’une profession reléguée au second plan.

Les enjeux

La photographie est un art, oui. Mais surtout une vocation. Et ça, Amira Al Sharif, Zein Al Rifai, Ammar Abd Rabo, Amine Landoulsi et Jean-François Leroy ne diront certainement pas le contraire. Depuis environ une décennie, ces photoreporters pestent contre les smartphones qui envahissent la profession et la « gangrènent » peu à peu. Malgré des conditions souvent précaires, ils se battent pour donner des images aux réalités du monde.

Ce qu’ils ont dit

Amira Al Sharif, photojournaliste yéménite :

« Au Yémen, en tant que photojournaliste, je dois me battre pour tout : avoir des autorisations, recharger mes batteries, sauvegarder mes photos. Mes travaux sont de véritables challenges. »

Zein Al Rifai, photojournaliste syrien :

« Les journalistes n’ont aucun droit en Syrie. Comme dans beaucoup de pays, il y a énormément de difficultés, mais là-bas, c’est une sorte de ‘journalisme d’obligation’. L’absence des reporters étrangers nous a peu à peu encouragés à prendre nos appareils photo pour montrer l’horreur des conflits. Alors c’est sûr, ce n’est pas une profession lucrative, mais nous le faisons pour la cause. »

Amine Landoulsi, photo-journaliste tunisien :

« La question à laquelle nous devons répondre n’est pas ‘comment vivre du photojournalisme ?’, mais plutôt ‘comment survivre ?’. Jusqu’en 2017, je travaillais pour des médias étrangers, puis j’ai été licencié. Avec trois enfants à charge, j’étais dos au mur. Mais à ce moment-là, la Tunisie n’intéressait plus personne. A croire qu’il faut que tout aille mal pour que l’on ait du travail. »

« Je ne comprends pas, ma fille poste sur Instagram de superbes photos et elle ne réclame pas 500 euros »

Ammar Abd Rabo, photojournaliste franco-syrien :

« Je me dis souvent que la photographie va devenir un luxe, qu’elle ne sera accessible qu’aux gens riches. Mais la photographie n’est pas un hobby, c’est un métier. Avant, on partait en reportage, on nous donnait 3 000 euros, en rentrant, on arrivait à vendre nos photos pour 5 000. Aujourd’hui, les reportages coûtent toujours 3 000 euros, mais plus personne ne veut les financer, et on peine à vendre nos travaux pour 2 000 euros. »

« Le problème est bien interne aux rédactions. Maintenant, quand on va voir nos rédacteurs en chef pour proposer un reportage et que le coût est (normalement) élevé, on nous répond : ‘Je ne comprends pas, ma fille poste sur Instagram de superbes photos et elle ne réclame pas 500 euros.' »

Jean-François Leroy, photojournaliste français, fondateur de « Visas pour l’image » :

« Aujourd’hui, les journaux disent qu’ils n’ont plus les moyens quand il s’agit d’envoyer des photographes couvrir une zone de conflit. Par-contre, quand une princesse britannique tombe enceinte, là il y a de l’argent. »

Ce qu’il faut retenir

A l’ère du numérique, le photojournalisme est englouti. Les médias n’investissent plus autant qu’avant dans les talents d’un photographe professionnel. Le seul type de mission qui semble rémunérer correctement ces reporters reste la couverture de conflits. Un constat qui désole les cinq photojournalistes présents ce samedi matin. Ils conseillent aux jeunes qui souhaitent se lancer de persévérer avec « un oeil nouveau et singulier sur l’actualité ».

Clara Gaillot

La Tunisie à l’épreuve de la liberté de la presse

Depuis 2011, des réformes ont été entreprises pour réformer le paysage médiatique tunisien, mais des changements restent encore à effectuer. Illustration Photo Google Street view / Montage Benoist Pasteau

La chute de Ben Ali en 2011 a bouleversé le paysage médiatique tunisien. En sept ans, la presse s’est libéralisée. Mais les rédactions doivent encore se professionnaliser.

« Ils m’ont demandé l’identité et le contact d’une personne que j’avais interviewée la veille… » Mathieu Galtier, journaliste freelance français basé en Tunisie, ne raconte pas une histoire ancienne. Il évoque un épisode d’autant plus étonnant qu’il a eu lieu en janvier 2018, lors de manifestations contre l’inflation à Tebourba, à une trentaine de kilomètres de Tunis.

Le lendemain de ce rassemblement, des agents de la garde nationale se rendent à son domicile. « Tout s’est passé de manière cordiale, je n’ai pas été menacé », se souvient-t-il. Les agents l’ont tout de même conduit au poste. Après une heure d’entretien, Mathieu Galtier a pu sortir. Sans avoir divulgué le nom de son interlocuteur rencontré la veille.

Cet épisode n’est pas un cas isolé. Les exemples d’entrave au travail des journalistes et de pressions à leur encontre sont multiples durant ces manifestations. En février 2018, Néji Bghouri, président du Syndicat national des journalistes tunisiens, s’est même inquiété d’un retour aux méthodes en vigueur sous le régime autoritaire de Zine el-Abidine Ben Ali, président de la Tunisie de 1987 à 2011. Les médias étaient alors régis par un ministère de la communication qui s’assurait qu’aucun article critique à l’égard du pouvoir ne soit publié.

En janvier 2011, la révolution de jasmin pousse Ben Ali à quitter le pouvoir. Très rapidement, le gouvernement provisoire a certes aboli le ministère de la Communication et le code de la presse, pour garantir plus de libertés aux médias tunisiens. Mais sept ans après, la transition n’est toujours pas aboutie. « Aujourd’hui, le paysage médiatique tunisien se caractérise par un flou. Il n’a pas été assez réformé en profondeur. Il est déchiré entre le désir de tendre vers plus de démocratie et un retour à l’ancien temps, aux anciennes pratiques », analyse Larbi Chouikha, professeur à l’Institut de presse et des sciences de l’information de Tunis (Ipsi) et auteur de plusieurs ouvrages sur les médias tunisiens.

S’adapter à la liberté de la presse

Après la chute de Ben Ali, le paysage médiatique tunisien évolue en très peu de temps. De nouveaux titres font leur apparition, et certains, déjà existants, comme la radio Tataouine ou le pure player Nawaat changent en profondeur. Les journalistes doivent s’adapter à cette libération soudaine de la presse. « Sous Ben Ali, les médias étatiques, censés être les médias du service public, reproduisaient en fait la parole officielle du pouvoir. Du jour au lendemain, ces médias étaient libres de produire leurs contenus, de couvrir l’actualité des partis politiques, des mouvements sociaux ou des régions. Des choses qu’ils n’avaient pas l’habitude de faire auparavant », note Souhaieb Khayati, directeur du bureau Afrique du Nord de Reporters sans frontières (RSF). Certains journalistes éprouvent alors des difficultés à se défaire de leurs anciennes méthodes de travail. Selon Larbi Chouikha, des « journalistes sont prisonniers des anciennes chaînes » et de leurs méthodes de travail asservies.

La parole des journalistes s’est pourtant rapidement libérée, selon Souhaieb Khayati : « On trouve des caricatures du président dans de nombreux médias. À la télévision, les débats contradictoires sont très présents également. Même si tout n’est pas parfait et que certains points restent à améliorer, nous nous rapprochons de plus en plus des standards occidentaux en matière de liberté de la presse ».

Frida Dahmani, journaliste tunisienne à Jeune Afrique, confirme ces propos : « Aujourd’hui je peux parler de tout, sans me dire que mon média sera censuré. Je peux mener des enquêtes sans devoir demander des autorisations ou faire des reportages sans déclarer que je me rends dans telle entreprise ou dans tel secteur géographique. »

Cependant, lors de moments de forte tension dans le pays, les journalistes tunisiens voient parfois leur travail entravé ou subissent des pressions. Cela a notamment été le cas lors des manifestations de 2012 et de 2013, et plus récemment au début de l’année 2018.

C’est aussi vrai dans le traitement de sujets sensibles, comme des affaires liées au terrorisme, dans un pays où l’état d’urgence est en vigueur depuis 2015. Pour Souhaieb Khayati de RSF, ces dérives passagères ne sont pas le fruit du pouvoir ou du gouvernement en place. « Il s’agit de mauvaises pratiques de certains policiers qui officiaient déjà sous Ben Ali et qui n’ont pas changé leur manière de travailler. »

Réformer de l’intérieur

Pour garantir cette liberté de ton et d’expression dans les médias et affirmer leur indépendance par rapport au pouvoir, plusieurs lois sont promulguées et des instances sont créées dans les mois qui suivent le départ de Ben Ali. C’est le cas de la Haute autorité indépendante de la communication audiovisuelle (Haica), qui voit le jour en 2013. Son rôle est de réformer et de réguler le paysage audiovisuel dans un contexte de transition démocratique.

Toutefois, la transformation des anciens médias gouvernementaux vers des médias de service public reste délicate. « La notion de service public n’est toujours pas clairement définie », indique Larbi Chouikha. Pour ce dernier, les réformes doivent également venir de l’intérieur, des journalistes eux-mêmes. « Il faut prendre des mesures structurelles, en définissant précisément ce qu’est une entreprise de presse. Il faut aussi plus de transparence autour de la ligne éditoriale et des financements ». Preuve en est, dans certains journaux, les conférences de rédaction n’existent pas.  Au sein des entreprises de presse, les journalistes semblent alors livrés à eux-mêmes.

« La situation des journalistes tunisiens doit être améliorée. Ils sont défavorisés socialement car leur métier est précaire », explique Souhaieb Khayati, qui pointe également un manque de moyens financiers dans les entreprises de presse. Les élections législatives et présidentielles se profilent à l’horizon : elles se tiendront en octobre 2019.  Pour le secteur médiatique tunisien, ces échéances – en fonction de leur résultat – pourraient provoquer un nouveau tournant.

Hugo Girard, Romain Pichon et Ewen Renou

 

La Fondation Hirondelle vole sur tous les fronts

 « Créatrice de médias en zones de conflits, la Fondation Hirondelle joue un vrai rôle au sein des populations locales. Son but ? « Informer ceux qui en ont le plus besoin », explique Michel Beuret, le responsable éditorial. Présents aux Assises de Tunis vendredi, des journalistes de la RD Congo, de la Centrafrique, du Yémen et de la Syrie ont raconté leur expérience.

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Les Assises du journalisme, ça sert à quoi ?

Jérôme Bouvier et Anne-Claire Coudray, présidente du jury des Assises 2017, lors de la remise des prix de la dixième édition des Assises Internationales du Journalisme, à Tours.

Durant trois jours, du 15 au 17 novembre 2018, la Cité de la Culture de Tunis accueille la première édition des Assises du journalisme hors de France. Un rendez-vous important et nécessaire pour les professionnels de la presse internationale. 

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[EN PLATEAU] Benjamin Bousquet, journaliste à France Info

Journaliste à France Info, Benjamin Bousquet est l’auteur du livre Journaliste, l’ennemi qu’on adore (Editions du Panthéon, 2017). Interrogé par Noé Poitevin sur le plateau de l’EPJT, il revient sur la défiance envers les journalistes et sur leur crédibilité dans les médias. Il livre aussi son point de vue sur notre enquête « Journalistes : détestés et admirés ».