Ignorant les sceptiques, Edwy Plenel a créé Mediapart voilà neuf ans. Ce précurseur du pure player reste pourtant attaché à l’esprit de la presse traditionnelle.

Wikimedia / Xavier Malafosse

Dès que l’occasion se présente il se mue en porte-voix de Mediapart, qu’il a cofondé en 2008 : un crieur de journaux en pleine action, qui rappelle sa jeunesse. Jeune adulte, il vendait les journaux à la criée dans les rues du quartier latin de Paris. Militant de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) , il écrivait alors pour l’hebdomadaire Rouge. Avant de se tourner vers le journalisme, ce grand curieux se rêvait archéologue. « Fouiller le sol à la recherche d’objets rares m’a toujours fasciné », se remémore-t-il. Avant de filer la métaphore : « L’enquête est une sorte d’archéologie. Rien n’est plus intéressant que de trouver quelque chose d’inattendu.»

« Droit de savoir »

L’investigation est « au cœur de son itinéraire depuis quarante ans. » Et notamment de Média-part, fondé en 2008. Contre tous les pronostics, le site qui a fêté jeudi 16 mars ses 9 ans a atteint les 137 000 abonnés. « Si on m’avait prédit une telle audience, je n’aurais pas osé en rêver » confesse-t-il de sa voix de conteur.

En 2008, trois ans après son départ du Monde où il passa vingt-cinq ans, il fonde Mediapart, avec trois journalistes expérimentés et une équipe de jeunes. Tous ont un rapport différent au web, mais « le disque-dur commun, autour d’Edwy, est notre vision du journalisme. Il n’y a pas eu de recrutement sur les capacités numériques », assure Fabrice Arfi, enquêteur à Mediapart. Dans un climat de défiance envers le monde politique, le nouveau-né se lance dans une aventure qui lui permet d’être « au rendez-vous de sa liberté ». Un média « qui rencontre son époque ». Sa raison d’être ? « S’engager pour le droit de savoir du citoyen », martèle Edwy Plenel. Sur un modèle 100 % payant. « C’était la clé. Personne n’y croyait au début. Dans les mentalités, c’était le gratuit qui était promis à un bel avenir. » Comme le pure player Rue 89 par exemple, lancé un an avant. Mais l’outsider payant a résisté par rapport à ce nouveau site gratuit. « La gratuité est destructrice de valeur et ne crée pas de rentabilité. Le modèle de Rue89 l’a amené à produire de la superficialité pour courir à l’audience», estime Edwy Plenel. Contre vents et marées, il s’obstine à penser à penser que l’information à une valeur.

Edwy Plenel s’acclimate illicopresto au format numérique. Lui, l’humaniste de toujours, propose « Le Club » une rubrique conçue pour le débat d’idées. Sans oublier Mediapart Live, une émission diffusée en direct sur les réseaux sociaux. La contrainte du format papier, elle, n’est plus d’actualité. La force principale du web, « c’est surtout d’être très vite partagé, dans le monde entier.»

Le pari de l’approfondi

Edwy Plenel a beau s’être adapté aux nouvelles technologies – il compte 750 000 followers sur Twitter – il espère perpétuer une certaine tradition de la presse imprimée. Il souhaite que Mediapart conserve « la même patte » qu’un média traditionnel. Avec le numérique, le cœur du métier est toujours le même. Mais le journalisme d’aujourd’hui dispose de tous les outils pour être d’autant plus « riche et approfondi. » Où en sera Mediapart dans dix ans ? Edwy Plenel ne s’aventure pas à prédire le futur : « le journalisme, c’est laisser une grande place à l’inattendu. » Seule certitude, dans une décennie, l’aventure se poursuivra sans lui. Mais, à 64 ans, il ne se fait pas de cheveux blancs. Son pari de lancer un média en ligne indépendant, qui vit de ses lecteurs, est gagné depuis longtemps. Et pourrait en inspirer d’autres.

Simon ABRAHAM et Maxime BUCHOT