Antidote aux fake news, le fact-checking, « vérification des faits », obnubile les rédactions. Nouveau projet du Monde : le Décodex, un outil qui évalue la fiabilité des sites d’information.

Les détracteurs s’interrogent sur la légitimité du Décodex à départager les bons des mauvais élèves. Olivier Berruyer a découvert que son site les-crises.fr figurait sur liste rouge et envisage de poursuivre Le Monde en justice pour diffamation. Photo : Martin Esposito

 

Attention, il s’agit d’un site satirique ou parodique qui n’a pas vocation à diffuser de vraies informations. « À lire au second degré », s’affiche sur l’écran, après avoir tapé « Le Gorafi » dans la barre de recherche du Décodex. Lancé le 1er février, c’est un annuaire de centaines de sites qui propose d’aider les internautes à s’y retrouver entre ceux qui sont plus ou moins fiables. L’outil, créé par Le Monde, se présente comme un moteur de recherche. On y entre l’URL ou le nom d’un site d’information, et, en quelques secondes, le verdict tombe. En vert, ceux qui sont gratifiés d’un bon point : L’Express, LibérationL’Humanité, Le Point, la CNN, la BBC… Et, sans surprise, Le Monde. En orange, le journal prévient : « Soyez prudents, complétez vos recherches avec d’autres sources. » Carton rouge pour les autres : les sites complotistes ou mensongers. C’est le cas notamment d’ivg.net, un site anti-IVG qui cache sa propagande en s’affichant comme un site d’information.

 

Le fact contre le fake

L’outil ne sort pas aujourd’hui par hasard. Faits alternatifs, fake news, hoax, intox… Maquillées comme des informations journalistiques, les contrefaçons gangrènent la presse et les discours politiques. Émergeant de ce clair-obscur médiatique, le fact-checking est devenu depuis quelques années un genre presque autonome dans certains médias, avec une équipe dédiée et une chronique quotidienne : Désintox de Libération, Les Décodeurs du journal Le Monde, Le Scan politique du Figaro , le Vrai-faux de l’info d’Europe 1… Chaque rédaction possède son propre laboratoire de fact-checking. Mais la démarche du Monde, avec son Décodex, va plus loin. Trop loin pour certains, qui critiquent la dimension « idéologique » de l’outil. Les médias dits mainstream sont systématiquement marqués d’une pastille verte. Les sources alternatives sont, souvent, marquées au fer rouge. Avec plus de six cents sources décryptées, difficile de contenter tout le monde. « Dans ce travail, nous n’avons pas tenu compte de la nature des positionnements politiques ou idéologiques des sites, des pages ou des comptes sur les réseaux sociaux étudiés. Notre seul critère a été le respect des règles journalistiques », insiste Samuel Laurent, coordinateur du projet, dans un édito.

 

Les blacklistés voient rouge

Jacques Sapir, économiste eurosceptique spécialiste de la Russie, n’est pas de cet avis. « Les journalistes qui s’autoproclament fact-checkeurs ne sont que des idéologues », affirme-t-il. Une brève recherche sur la barre de recherche du Décodex permet de mieux comprendre son point de vue acéré. Son site est classé orange par l’armée de fact-checkeurs du Monde« Il relaie parfois de fausses informations, niant la présence de soldats russes en Ukraine en 2014, pourtant établie. » Autre détracteur au coeur du débat autour de la légitimité du Décodex, Olivier Berruyer, administrateur du site les-crises.fr. Son blog, parmi les 100 000 sites les plus lus au monde, a été classé rouge, puis orange. « Quand Le Monde vous décerne un brevet d’individu non fiable, votre vie change radicalement du jour au lendemain. » Olivier Berruyer a même lancé un appel au dons pour financer un procès contre Le Monde, pour diffamation. Son objectif a été atteint à 95 % en quelques jours. Les critiques viennent de tous bords : l’économiste de gauche Frédéric Lordon s’est fendu d’un long post de blog pour critique le Décodex qui « épouse cette pratique néolibérale entre toutes de l’évaluation généralisée ». Malgré des critiques, les articles estampillés fact-checking restent très lus : « Il y a un réel appétit pour les articles de Désintox », souligne Pauline Moullot, journaliste à Libération. La mort du fact-checking, elle n’y croit pas. Au contraire. Le genre est contraint de se sophistiquer, concurrencé par ce brouhaha d’informations qui caractérise l’ère 2.0. « Les factcheckeurs vont être encore plus scrutés. Nous n’avons jamais eu droit à l’erreur, mais c’est encore moins le cas qu’avant », souligne-t-elle.

 

Les lecteurs chassent aussi les fake news

L’équipe du Décodex, elle, a pris en compte les remarques autour de la première version de leur outil. « Les critiques se concentrent sur le code couleur utilisé, qui donne l’impression que Le Monde se positionne comme une agence de notation », explique Alexandre Pouchard, directeur adjoint des Décodeurs. Pour y remédier, la couleur verte, véritable label, a été remplacée par le terme « neutre », depuis ce jeudi matin. « Nous ne donnons plus d’avis sur le média en question et faisons davantage la distinction entre ce qui relève de l’opinion ou du factuel », poursuit-il. Prochaine étape pour le Décodex : le fact-checking au cas par cas, article par article, avec une correction expliquée. À quand le fact-cheking en temps réel ? Pas pour tout de suite. Les journalistes y travaillent, mais « le fact-checking ne sera jamais totalement automatisé. Le filtre du journaliste reste primordial », mesure Alexandre Pouchard. Plus réaliste : le crowdchecking, qui permet aux lecteurs de participer, eux aussi, à la chasse au fake. Dernièrement, les géants Google et Facebook ont lancé des outils collaboratifs, afin que les intox perdent instantanément du crédit face à la double, voire la triple, vérification par des médias reconnus. L’un avec CrossCheck, une alliance de trente-sept rédactions françaises qui croisent leurs connaissances ; l’autre avec un outil qui permet aux utilisateurs du réseau social de signaler les publications douteuses, en un clic. « À condition qu’ils aient appris, peut-être dès l’école, à conserver un certain esprit critique vis-à-vis des sources d’information, ajoute Laurent Bigot, journaliste-enseignant à l’École Publique de Journalisme de Tours (EPJT) et spécialiste du fact-checking. Cela grâce à des programme d’éducation aux médias par exemple. » Ainsi, le lecteur pourra prendre en main son information.

Sophie Lamberts

L’application Factoscope sort sur vos smartphones

La première application de fact-checking en France sous forme de jeu vient de sortir sur Android. Elle a été développée par des étudiants de l’École Publique de Journalisme de Tours en partenariat avec des élèves de Polytech Tours. Inédite, interactive et pédagogique, Factoscope permet de vérifier les déclarations des candidats à l’élection présidentielle et ainsi pointer du doigt les intox et approximations. Dans un temps imparti, les utilisateurs devinent l’auteur de la déclaration fact-checkée. Toujours chronométrés, ils choisissent si elle est vraie, fausse ou imprécise. À l’arrivée, une explication détaillée est proposée. À télécharger sur Google Play.